Mémoires d’un infirmier de bloc 1

C’était un matin comme les autres. J’ouvre la salle d’opération, fait les checks habituels, prépare mon matériel pour l’intervention

Ce jour là, nous accueillons une dame d’un certain âge qui venait se faire opérer de sa valve aortique. Une intervention classique, faite et refaite. Il n’y a pas de raisons que cela soit différent. Au milieu de tous les autres patients du sas, c’était « ma patiente » . Je suis pas possessif hein, mais je suis  peut être l’une des dernières personnes qu’elle risque de voir de sa vie. Parmi toutes les questions de routines que je lui pose (nom, prénom, date de naissance… tout cela est réglé dans ma tête comme une partition de musique que je joue tous les jours de ma vie depuis que je fais ce métier), j’en profite pour discuter de tout et de rien. Pour changer de sujet, pour oublier que dans 2 heures elle aura le thorax ouvert avec une scie mécanique, pour oublier qu’elle aura le coeur à l’air. Elle dit ne pas être angoissée. Elle parle. Elle me dit qu’on fait un beau métier. Elle parle beaucoup. Je lui demande ce qu’elle faisait comme métier. Femme au foyer. Elle me parle de son défunt mari.

Elle a mené une vie digne d’un film : son mari était conducteur de pétrolier dans sa jeunesse. Ils se sont rencontré dans un port, ils se sont quittés lorsqu’il a continué son métier. Mais 10 ans plus tard il était devenu négociant de produits pétroliers, et revenait la chercher. Elle me confie l’avoir toujours aimé et l’avoir attendu sans espoirs de le revoir. Mais il était revenu. Il l’a alors emmené faire le voyage de sa vie. Elle a fait le tour des golfs arabiques, dormi dans des tentes au milieu du désert, pris le thé avec des bédouins, voyagé à dos de dromadaires … un vrai compte de fée moderne. Pas le temps d’avoir des enfants avec une vie pareille. Elle n’a jamais manqué de rien, elle n’a pas eu besoin de travailler. Les larmes lui montent aux yeux. Pendant un instant il n’y a personne d’autre qu’elle autour de moi. Pour elle, il n’y a personne non plus, mais pas juste en cet instant, quand elle sortira aussi. Elle était venue en Alsace pour se rapprocher d’amis, mais pas de famille. Elle était angoissée, énormément.

Elle ne sortira jamais de l’hôpital. Sa maladie était bénigne, l’intervention aussi. Une intervention classique, « facile » peut être, tout c’est très bien passé, aucune encombre. Mais elle ne se réveilla jamais. Son mari a du la prendre par la main pendant son long sommeil artificiel, personne ne l’attendais au retour, pourquoi revenir ?

Je l’ai appris bêtement. Au détour d’une conversation lors d’une intervention, je pose la question au chirurgien. « Comment va Mme X ? ». « Tout va bien, mais elle ne se réveille pas. Contrôle neuro plat. Parfois ça arrive » me dit il alors avec un certain détachement. Détachement que je comprends, il en a vu partir plein. Pas qu’il soit mauvais non, mais sur les milliers de patients qu’il a, certains ne s’en sortent pas.

Je ne me rappelle plus son nom. Et quand bien même je n’aurai pas le droit d’en parler. Mais je me dis parfois qu’elle a eu une putain de vie la vieille, et elle doit faire du dromadaire cosmique avec son mari quelque part dans la galaxie d’andromède. Ouai quelque chose comme ça.

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